Alors, quelles nouvelles ?

Daniel Bauce

Une balade marseillaise

Un vent d'enfer, un vent à décorner les cocus. Le Mistral souffle sans discontinuer depuis le matin, avec des pointes à près de 100 km/h. Ça tombe mal pour les festivités. Le site internet de La Provence confirme : « Des feux d'artifices reportés en rafales ! ». Depuis la fin des années 80 et les feux de pinède à foison (près de 190 départs de feu un jour de juillet 1989 dans la région), on ne lance plus une fusée le 14 juillet un soir de mistral. La municipalité marseillaise attend le dernier moment pour lancer ses feux sur le Vieux-Port, autour de 22h, le vent faiblissant parfois à la tombée de la nuit.

Daniel et Patricia tentent le coup, on verra bien. Autour de 19h, la Peugeot 307 longe la corniche Kennedy, qui épouse le bord de mer au sud de la cité phocéenne. Les îles du Frioul et le Château d'If semblent flotter en suspension au milieu des embruns. La mer a décidé de souffler avec son allié le vent : pas une âme qui vive à l'horizon, mis à part deux ou trois gros tonneaux à touristes, voguant sagement près des côtes.

Cinq kilomètres de pur bonheur. La mer à droite, les villas bicentenaires à gauche, un petit Nice, une promenade des bienfaits, une oraison à la beauté de la grande Bleue.

La Peugeot, bleue elle aussi, file sur Les Goudes, un village de pêcheurs rendu célèbre par la trilogie du romancier marseillais Jean-Claude Izzo (Total Khéops, Chourmo, Solea). Patricia admire : « Je n'avais jamais ressenti Marseille sous cet angle. » Un petit tour aux Goudes donc et puis s'en vont. Le feu d'artifice commence dans moins de deux heures. On n'a pas dîné et il faut trouver une place pour se garer.

Se garer ??? Les accès au Vieux-Port sont barrés par une police munipale plutôt conciliante. Les axes principaux et secondaires sont pris d'assaut. Et tourne, et vire. Pas une place, les parkings pompe-à-fric sont saturés. Daniel fait la gueule, Patricia tripote les stations de la radio.

— Désolé chérie, mais je crois que ça ne va pas être possible, notre petit feu...

— Pas grave chéri.

Merci pour la permission, on rentre. Dernier essai par l'avenue de la Corse, pleine comme un périphérique parisien, puis replongée sur la corniche vers la statue David de façon à contourner le secteur du VieuxPort. Paf ! Une place, là... Bizarre... Ça craint pas ? On la prend.

Le couple remonte à pied le bord de mer. Il est 21h20 et la dînette est renvoyée aux calendes grecques. Quelques fusées éclairent le ciel. « Ils ont commencé ??? » (sans nous. .).

Il n'est pas encore 22h et il fait encore jour. Le pas s'accélère. Deux corps transpirants, courbés par la lutte contre le vent de face, visages rougis par l'effort, franchissent les grilles du Palais du Pharo, dominant la passe du Vieux-Port. L'accueil est grandiose, digne des fêtes du Grand Meaulnes d'Alain Founier. Des fusées multicolores partent de l'esplanade de la bâtisse illuminée. On chauffe l'ambiance. Adossé à la mer et au fort Saint-Nicolas, tourné vers la ville, le Pharo toise la grande dame perchée là-haut, la Bonne Mère, la maîtresse incontestée. Mais ce soir le Pharo est maître de cérémonie et offre une féérie baroque. Au milieu des pétards et des fusées, des fantômes dansent entre les arbres plongés dans la pénombre. On pourrait deviner un duel à l'épée, une tirade de Cyrano, un bal masqué à l'italienne ; un hommage aux artificiers venus d'Italie ? On rit, on se délecte, les enfants jouent. Le peuple marseillais, par milliers, s'est donné rendez-vous dans la bonne humeur, bon enfant.

— On est à l'heure et on est bien placés.

Daniel et Patricia sont soulagés. Ils le verront ce p... de feu ! Ils dominent la passe, le fort Saint-Jean de l'autre côté, avec vue plongeante sur le Vieux-Port. Des éclairs éparses fusent de partout, comme une invite à la fête annoncée. Ils sont aux premières loges. On attend, patiemment. Le vent faiblit un peu. Des zodiacs n'arrêtent pas de faire des ronds sur l'eau en contre-bas. On surveille ça, on guette le moindre coup de quille pouvant faire croire à un départ imminent du feu d'artifice. On suputte : « La fusée rouge là-haut, ils testent le vent ». On parle beaucoup, on espère, le temps passe, on désespère.

23h, toujours rien. Ça fait une heure qu'on poirotte, tout le monde se retrouve à sec de potins. On s'énerve et on siffle. La moindre fusée lancée de l'esplanade est accueillie par des cris de joie, comme un défi au grand feu annoncé. Le vent allonge un peu.

— J'ai des doutes, dit Daniel.

— Moi aussi, répond Patricia.

— Ils pourraient faire une annonce ! crient plusieurs voix. Des enfants sont déjà endormis dans les bras de leurs parents, les mines se ferment, la fête est gâchée.

— Je fume une clope et on y va, O.K. ? Il est presque 23h30. Patricia aquiesce, à regret.

— Mais s'ils le tirent, je te scalpe !

— Dommage, de si beaux cheveux ! rient des voisines d'infortune. De nombreuses personnes quittent les lieux, déçues surtout par le manque d'information. Le couple en fait de même, découragé. Au milieu de la pinède du Pharo, l'arrosage automatique se déclenche et ajoute à la confusion. C'est le bouquet (façon de parler) !

A mi-chemin, une grosse pétarade éclate ! Daniel a la mine défaite :

— Ne me dis pas qu'ils le donnent ?

— Oui, ils le donnent ! Le ton est sec. Patricia ne sait même pas à qui en vouloir.

Quelques fusées s'élèvent au-dessus des villas surplombant la plage des Catalans, de nombreuses voitures s'arrêtent pour faire profiter aux enfants des quelques grâces colorées. On se calme un peu, mais la frustation est visible.

Quelques centaines de mètres plus bas, la voiture est toujours là. Daniel actionne l'ouvre-portes à distance. Au lieu des deux éclats habituels, les phares clignotent à grande vitesse. Il y a un problème. C'est joli, ça joue avec la lune aux trois-quarts pleine sur les mini-vagues de la mer enfin calmée, mais il y a un problème. L'auto s'est transformée en sapin de Noël, les portes ne s'ouvrent pas. Un putain de problème.

— Chérie, je te l'offre, ton feu d'artifice !