Alors, quelles nouvelles ?

Daniel Bauce

Un acte manqué

Il l'a gravi plus de cent fois dans sa jeunesse en petit footing.

La butte du Faro étale son ombre matinale sur le village en le préservant encore des assauts du soleil de juillet. La quarantaine bien sonnée le contraint désormais à la marche. Je serai rentré avant midi.

Il n'emporte rien de superflu. Un ensemble en jean et une paire de baskets feront l'affaire.

Il emprunte le petit chemin du lotissement, puis longe la départementale pendant un kilomètre. Au carrefour des Trois Pins, il prend à gauche et suit la piste du coupe-feu. Des lapins filent sous les herbes. La pente se raidit un peu et contourne un monticule couvert de jeunes pins. Des écoliers les ont plantés cet hiver après le terrible incendie de l'été dernier.

L'air est encore frais, il accélére le pas. Il atteint le premier palier de l'ascension sans effort. Il se retourne pour apprécier la vue. Le tout-terrain rouge des pompiers s'est engagé dans le chemin. Il n'y prête guère attention et continue sa promenade. Il arrive au sommet dans les temps prévus. Il s'assied sur un rocher. Les sommets irréguliers des collines dessinent à l'horizon une joyeuse farandole. Les vignes dévalent les flancs en rangs serrés et semblent se jeter dans l'étang. Sur la rive, des cheminées crachent des fumées blanches.

Une légère brise lui lèche le visage. Le mistral, déjà ? Les fortes pluies de ces derniers jours ont libéré l'odeur de cendres brûlées enfouies durant l'hiver. Il ne prête guère attention au sinistre parfum jusqu'à la fumée. D'où ça vient, ça ? Il se lève et se retourne. Un feu rasant dévore les jeunes pousses. Il est encore loin mais se propage à toute vitesse. Le tout-terrain rouge stoppe à sa hauteur : « Eh, vous ! » Le pompier sort son bras pointé sur lui. Son collègue parle dans un talkiewalkie.

— On vous a vu grimper tout à l'heure.

— Et alors ?

— Le feu, il est parti tout seul ?

— Vous voulez un coup de main ?

Les petits yeux bleus du pompier se figent derrière ses lunettes rondes. Son bras tourne dans l'air, menaçant.

— Vous, vous ne bougez pas !

— Vous n'allez pas croire...? Les cons !

Il saute sur le capot du véhicule et atterrit d'un bond sur le chemin. Le chauffeur sort de l'engin alors que son collègue s'époumone dans son talkie.

« Va te faire foutre ! »

Il dévale la pente à toute allure. Le chemin se rétrécit et tourne à angle droit. Une masse sombre s'abat sur lui. Il porte la main à son front. Il tombe à genoux sous la violence du choc et s'affale sous un rocher.

Ça fait combien de temps qu'il est là ? Une bosse douloureuse roule sous sa main. Le feu ?... Il se lève péniblement et regarde autour de lui. Trois engins rouges obstruent le chemin en contrebas. Une lance arrose la végétation pour prévenir tout nouveau départ de feu. Il traverse le chemin et s'engage dans la garrigue. Il va lui falloir faire un détour pour retrouver sa route et éviter les hommes casqués alertés par leurs collègues.

C'est comme si le soleil s'était bloqué au zénith à quatre heures de l'après-midi. La pierre lui brûle la plante des pieds. Il regrette d'avoir chaussé ses baskets de ville. La chaleur torride tord la faible végétation, l'air en ébullition monte en cheminée vers le ciel azur. Aucune ombre pour soulager sa détresse. La soif le tire vers un bouquet d'herbes sèches. Il arrache quelques racines et les dépèce avec ses dents pour en tirer un maigre suc. Une sueur lourde lui coule dans les yeux aveuglés par la caillasse blanche. Il ôte sa chemise en jean et s'en improvise un couvrechef. Ses épaules cuisent déjà. Il accélère alors le pas afin de sentir un léger déplacement d'air sur son torse. La fatigue stoppe son élan. Il s'accroupit un instant. Il trace le chemin du retour sur le sol crayeux à l'aide d'une racine. Encore deux bonnes heures de marche. Il suffoque un peu, un râle lui râpe la gorge. Il tourne sur lui-même et jette un regard dur sur l'énorme rocher qu'il a gravi quelques heures plus tôt. D'ici, ce n'est plus qu'une verrue difforme plantée au milieu de la garrigue. Une angoisse l'étreint tout à coup. Il se concentre et écoute. Les cigales n'en finissent plus de chanter l'été assommant.

Les cigales ?... Il se redresse brusquement. Un arbre, au moins un... Il s'écarte du chemin et se penche sur la paroi rocheuse. Le chant des insectes monte d'un jeune pin perché en surplomb de l'à-pic d'une centaine de mètres. Il maudit les bestioles qui lui ont fait croire à l'ombre tant recherchée. Chaque frottement d'ailes cogne contre les parois de son crâne et gonfle les veines de ses tempes. Il ramasse une pierre plate et frappe avec rage sur la base de l'arbuste qu'il peut juste atteindre. Il s'est accroché d'une main à une petite branche pendant qu'il assène ses coups. Le haut de son corps est suspendu dans le vide. Le tronc frêle se déchire en lambeaux sous la violence des chocs. Sa main saigne. A quoi bon ? Il essuie son sang sur la roche. Il tente de se soulever de sa position inconfortable. L'arête de la paroi cède. Il brasse l'air à la recherche d'un appui. Son corps bascule dans le vide et glisse doucement sur un roulis de cailloux. Il s'affale dans les branches du pin. Un craquement sec, un cri. Les cigales se sont tues.

L'air s'est adouci. Il se réveille sur un tapis de branches et d'épines de pin. L'arbuste a amorti la chute sur une arête de la paroi. La lune éclaire la roche. La couleur a viré du blanc au bleu pâle et se détache de l'obscurité environnante. Des chauve-souris virevoltent à une vitesse hallucinante. Il se redresse avec précaution sur un coude. Les lumières du village en contre-bas le rassurent un peu. « Je l'ai échappé belle. »

Il tâte instinctivement sa hanche. À cet endroit son jean est mouillé et tiède. Il s'assied sur l'arête et laisse pendre ses jambes dans le vide. Un filet de sang coule le long d'une d'elles. Curieusement, il se sent bien. Il hume la tiédeur du soir d'été. L'odeur de la terre sèche lui brûle la gorge.

C'est un mauvais rêve, c'est sûr. Il va se réveiller là, doucement, caressé par la bonne odeur de café que prépare sa mère tous les matins. Il va se dire qu'il devrait noter ce mauvais rêve et chercher une signification dans le livre des rêves. Ça va s'arranger c'est sûr, il ne peut en être autrement.

Qui l'a assommé, pourquoi ? Il aurait pu être tué. Pourquoi a-t-il paniqué devant les pompiers ? Pourquoi a-t-il perdu tout contrôle de lui-même avec les cigales ? Cela ne lui ressemble pas.

Vit-il l'événement fondateur, l'épreuve qui transforme une destinée ? Le point de départ d'une autre vie ? Le test suprême ? Trop de questions sans réponse. Trop de choses dans une même journée.

La réplique entendue dans un film lui traverse l'esprit : il lui arrive quelque chose d'extraordinaire, lui, un homme ordinaire. Facile à voir devant le grand ou petit écran. Mais ça se vit comment ça ? Où est-il le héros qui va le tirer de mauvais pas ? Est-ce lui le héros ? Comment on fait pour devenir héros ?

« Putain, c'est quoi ça ? »

Un souffle le sort de sa torpeur. Une lumière blanche l'aveugle. Une voix crie de l'hélicoptère :

« Ici la police, ne bougez pas ! »

Une échelle de corde tombe à ses pieds. Il s'y agrippe et monte lentement. Deux mains l'aspirent et le plaquent sur le sol de l'appareil.

— Ça va monsieur ?

— Je ne n'ai rien fait.

— Nous savons. Le feu est parti d'un barbecue. Des touristes faisaient ripaille sur le versant nord du Faro. Heureusement qu'ils ont appelé les pompiers tout de suite.

Mais on m'a frappé.

— Il y a du sang frais sur un rocher à l'angle du chemin des Babignolles. Peut-être le vôtre ?

Il reste allongé et se prend la tête entre les mains. Il s'endort. Sa mère l'attend au pied de l'appareil. Ils s'étreignent et s'éloignent lentement avec un geste amical à l'endroit des sauveteurs. Ils se regardent. « Ils... » Sa mère porte un index sur ses lèvres. Une main tape son épaule :

« Madame, monsieur, vous êtes connus ici. Ne recommencez pas ».

Le flic regagne l'hélico.