Alors, quelles nouvelles ?

Daniel Bauce

Le Petit Conservatoire

Madame Trésillot se penche à la fenêtre. Quelques notes de piano ruissellent dans la cour intérieure plongée dans le noir. La mélodie s'étale comme une ombre dans la cuve étouffante. Et cette pluie qui ne vient pas.

— Tout de même, à cet' heure ! Ils ne respectent rien ces gens-là.

— Laissez Odette, laissez... Ingrid se tourne avec peine. Deux orbites sombres creusent son visage maigre, inondé de sueur. Ses pupilles noires fixent un point au-dessus de la tête de son amie. « Ils ne m'embêteront plus longtemps... »

Le piano suspend une dernière note et nappe une série d'arpèges, douce comme un velouté.

— C'est joli pourtant, mais pas à trois heures du matin ! Vous êtes sûre que... ?

— Oui, laissez. Elle tend l'oreille. C'est drôle... Donnez-moi un peu d'eau. Le souffle est court.

Les fenêtres de l'immeuble parisien sont grandes ouvertes sur la cour. Seule celle d'Ingrid au troisième étage laisse filtrer une lumière feutrée. Elle occupe ce deux-pièces depuis la mort de son mari il y a une vingtaine d'années. L'appartement est propre, austère : une table, deux chaises, une armoire, un lit et un fauteuil pour tout ameublement ; quelques photos jaunies sur la tapisserie délavée.

— Pour une fois qu'il ne martèle pas ses touches. Un rictus de douleur déforme ses lèvres sèches.

— Tenez Ingrid, prenez ce verre. Ils ne sont pas méchants vous savez.

— Des ingrats ! S'ils m'avaient connue au conservatoire ! Odette hoche la tête en souriant. En trentre-cinq ans de voisinage, il ne s'est pas passé une semaine sans qu'elle entende son amie lui conter ses années d'ancienne professeure de musique. De la pure fiction sortie de l'imagination d'un esprit traumatisé par la guerre. Rien dans l'appartement n'évoque cette période, ni photo, ni disque, ni partition. Odette ne se souvient pas non plus avoir entendu de musique sortir de la radio.

Un violon reprend la mélodie d'ouverture sur les arpèges du piano. Le duo à distance, piano au premier et violon au quatrième étage, est rejoint par le violoncelle du deuxième. Un léger murmure envahit la cour, des voisins s'accoudent aux fenêtres.

— Qu'est-ce qu'ils nous font cette nuit ? Odette observe Ingrid de biais. Le son à trois dimensions pénètre les foyers du petit immeuble. Impossible de distinguer le trio sous les lourds nuages. Ingrid accompagne la musique d'une main hésitante, le regard fixe.

— Ingrid... Au loin, des bruits sourds roulent dans le ciel.

— Il va enfin pleuvoir... Le bras frêle d'Ingrid accompagne la mélodie.

— Peut-être cette nuit finalement. Il se pourrait que...

— J'aimerais voir la pluie une dernière fois. Le teint est livide, les traits sont figés.

— Ne parlez pas comme ça.

— Ça vous fait peur ? C'est à moi d'avoir peur. Un frisson parcourt Ingrid... Ce frisson, enfoui depuis plus de soixante ans, qui s'éveille du plus profond de son être et pénètre sa conscience. Elle attend.

— Il se pourrait qu'ils jouent pour vous... Pour vous ! Odette sourit.

— Ne faites pas la sotte ! Elle se reprend. Personne ne peut me souffrir. Les mots sont détachés. Trente-cinq ans de solitude, sans parler à quiconque dans l'immeuble, sauf à Odette avec qui elle avait échangé son vaste appartement contre le deux-pièces et une aide ménagère. Qui se soucierait de son sort ?

— Je le jurerais.

Du cinquième et dernier étage une flûte, légère, couvre le trio et détend l'atmosphère.

— C'est un ange venu du ciel. Odette tremble.

— N'est-ce pas ?... Mon petit conservatoire... Ingrid allonge un bras vers la fenêtre. Mon quatuor... Odette recule d'un pas. Un halo pâle éclaire le visage d'Ingrid. Ils sont venus me chercher.

— C'était donc vrai ?

— Tout ce qu'il y a de plus vrai Odette. Ingrid s'anime. De mon lit de mort, vous pouvez me croire. Ses yeux brillent du fond de ses orbites trop grandes.

La cour a laissé place à un autel où les voisins se recueillent pour la vieille dame du troisième étage qu'ils n'ont pas connue.

— Vous voyez bien qu'ils ne sont pas méchants.

— Où se sont-ils procurés la partition ? Elle est unique. Ingrid se tient la tête entre les mains.

— M. Rujet... Odette fixe le plancher.

— Vous étiez au courant ? La voix est à peine audible.

M. Rujet, le professeur de piano, a lu par hasard le nom d'Ingrid Poliensky aux archives de l'école de musique. Elle avait fondé juste avant la seconde guerre mondiale un quatuor composé de ses élèves les plus brillants, baptisé Le Petit Conservatoire. Elle avait écrit une très jolie pièce du même nom qui avait eu à l'époque un franc succès. Mais le joug de l'occupant avait contraint le quatuor à jouer dans un camp de déportés. Aucun membre n'en était revenu. Ingrid Poliensky n'a plus jamais enseigné. M. Rujet a rendu visite aux voisins musiciens pour leur soumettre son projet. Il savait madame Poliensky en fin de vie grâce à madame Trésillot. Ils ont étudié la partition et ont attendu le signal convenu avec l'amie d'Ingrid pour lui rendre un ultime hommage.

— Il m'a juste dit qu'il souhaitait vous demander pardon à sa façon, au nom des occupants de l'immeuble. Il a dit que seule une belle âme avait pu écrire cette pièce de musique. Ce sont ses propres mots... Pourquoi ne m'en avez-vous jamais parlé ?

Sa respiration siffle comme une locomotive fatiguée. Elle est en première classe Ingrid, enfoncée dans les draps trempés. Ses traits se détendent, elle n'a plus peur. Elle quitte enfin la peau du pantin pendouillant au bout du fil de l'angoisse qui lui faisait croiser les fantômes du passé dans les couloirs de l'immeuble ; un voisinage d'âmes perdues qui voletaient autour d'elle, mêlées au souvenir du bruit des bottes lorsqu'on marchait dans l'escalier.

— Exprimez-leur ma profonde gratitude Odette. Dites leur que nous avons vécu dans deux mondes parallèles, que je pars tranquille, le coeur léger.

—Comptez sur moi Ingrid.

La musique du quatuor couvre le sifflet court qui décroit, puis se tait. Odette s'approche du lit et ferme les yeux de son amie. Elle fait ensuite jouer trois fois l'interrupteur de la lampe de chevet   c'est le signal. Un long murmure coule dans la cour.

Ingrid est partie sur une dernière nappe de piano, alors que sa chambre ne reflétait plus aucune lumière. L'orage a enfin éclaté dans la cour rendue au silence.

Ingrid Poliensky, quatre-vingt-quinze ans, est décédée dans son lit au petit matin vers cinq heures, selon Odette Trésillot.