Alors, quelles nouvelles ?

Daniel Bauce

Intime accord

Trois heures que ça dure. Charles hésite toujours. Ses mains nouent et dénouent son mouchoir. C'est bien la première fois que je décèle des signes de nervosité chez notre camarade. Il a si souvent conduit notre délégation syndicale, malgré son jeune âge, et avec une telle maturité, que je m'étonne de sa passivité lorsque Charlotte, la directrice, lance :

— Alors ?

Alors, alors... Certes, nos arguments ont cessé de porter depuis longtemps et Charlotte a tenu ferme. Mais tout de même...

Charles jette un coup d'oeil rapide sur nous, comme pour chercher du secours. Personne n'ose rompre le silence, de peur de dire une bêtise. Il passe sa main sur ses paupières, le temps, je pense, de trouver la parade.

Que lui arrive-t-il ? Je ne l'ai jamais vu aussi désemparé, lui qui me fit un jour cette confidence : « Ne te lasses pas ! Tu dois toujours avoir un moral de vainqueur, même seul contre tous. Ne l'oublies jamais ! »

Mais aujourd'hui, je ne le sens pas, Charles. Nous qui avons l'habitude de le protéger, de marquer notre solidarité, de faire corps à la moindre attaque, nous sommes désarmés.

Charlotte - elle a toujours tenu à ce que nous l'appelions par son prénom, ce qui a l'air de plaire à Charles - domine le débat. Elle sait à merveille jouer de ses charmes, de son regard bleu azur pour convaincre. Durant ces longues heures, elle a conservé une attitude de suffisance qui m'a laissé songeur. Jusqu'à ce qu'un baiser de la main envoyé à Charles me tire de ma torpeur. Mais celui-ci ne réagit pas... Cette fois, il est allé trop loin, Charles. Nous sommes bel et bien battus.

— Alors ? répète Charlotte.

— Euh, fait Charles.

— J'attends.

— Eh bien... est-ce votre dernier mot ?

— Le dernier.

— Je vous avertis, vous prenez une énorme responsabilité.

A ces mots, nous refermons nos dossiers avec un tel ensemble que l'espace d'une seconde Charlotte nous dévisage, une lueur mauvaise dans les yeux. A coup sûr, nous avons désarçonné la bête. Notre camarade peut porter l'estocade.

En effet, Charles relève la tête, le buste droit. Je reconnais enfin mon fier camarade ! Le regard noir, il sonne la charge :

— OK, j'accepte de t'épouser.

Pour une mise à mort, me dis-je... Charlotte ne peut contenir sa joie et, pauvre de nous, voilà qu’elle se précipite sur Charles et l'embrasse. Il me semble l'entendre murmurer à son oreille quelque chose comme je t'aime.

Charles, embarrassé, se rassoit et grommelle :

— Bon, les gars, prenez vos agendas.

Face à nos airs ahuris, Charlotte éclate de rire :

— Oui, Messieurs, nous décidons du jour de notre mariage !